Les nutons

Accueil

 

 

   Un conte de Grimm "Les Lutins"

NUTON, NUTTON, LUTON
Par Francis Polrot

http://www.speleo.be/ubs/dossier/vocawal/lexique6.htm

1. Définition :

" quoddam genus diaboli qui vocatur gallice netum " (au XIVe siècle, rapporté par ROUSSEAU 1981).
" petits diables " (MARECHAL 1726)
" Sorte de lutin ou pygmée qui selon la tradition populaire habitait les grottes et les souterrains " (GRANGAGNAGE, définition reprise par HAUST)
.
" nain légendaire à grande barbe qui vivait dans les grottes creusées dans les montagnes et nommées trau des nûton " (WASLET).

" hom
mes très petits, pygmées (...) ils habitaient des grottes ou des trous (traus d'nûtons) creusés dans les profondeurs d'une colline " (PIRSOUL).
" Habitait aussi les souterrains artificiels " (ROUSSEAU 1981).

Le terme est absent du dictionnaire de Forir, et des parlés gaumaits. Inconnu également du dictionnaire encyclopédique de vieux français de GODEFROID.

 

2.Etymologie :

" nutons: ceux-ci ne sortaient guère de leurs demeures que la nuit. C'est sans doute là qu'est venu le nom de nuton " (PIRSOUL).
" de l'ancien français nutun, nuiton, luiton... du latin neptûnu " (HAUST). Evolution du terme d'après Dantinne: Neptunus, neptuni, netum, nuiton (qui donne nuton), luiton (qui donne luton) , luitin et enfin lutin. Les nutons ne seraient donc que des lutins. De Block, plus récemment, fait lui aussi dériver lutin de nuton: L'ancien français écrivait d'abord netun, puis nuiton (d'après nuit), puis luiton, luton (d'après luiter, forme ancienne de lutter), enfin lutin qui d'ordinaire, au Moyen-Age, désigne un génie malfaisant. (DE BLOCK 1985). Ce dernier auteur cite des variantes du terme: lûchon en Hesbaye, neuton à Gilly et peut-être même lapon ou napon à Ath, renseignements très douteux d'après Haust 1946. Alphonse Castermans, s'inspirant de E. Detaille, nous écrit: Le dieu Neptune va perdre de son prestige au contact des Gaulois. De nom propre, il deviendra un nom commun employé au pluriel pour désigner des génies malfaisants (...) Au XIIe, neptunus, devenu netun, va se métamoorphoser en nuiton sous l'infuence de nuit, puis en luiton et enfin luton. Il change de suffixe au Xve, devenant lutin. (CASTERMANS 1997).

De Saint Hilaire n'est pas d'accord avec cette étymologie: l'origine Neptunus -un dieu inconnu en bords de Meuse- retenue par le Larousse, est purement conjecturale et à proscrire.

Suivons alors Grangagnage qui consacre plusieurs lignes à l'étymologie: Selon certains, luton est dit pour nuton, nuicton, et vient de nuit. Certains font venir nuton de noctis homines, la nuit se disant encore nutte dans plusieurs de nos patois wallons. Mais les formes lûton, lutin sont en fait prédominantes si l'on prend l'ensemble de la francité et la forme avec " n " peut avoir été produite précisément par l'influence de nuit. Haust, qui a écrit après Grangagnage, dit contrairement à ce que pensait Grangagnage, nûton est deux fois plus répandu que lûton (HAUST 1946). Mais Haust " oublie " que Grangagnage parlait du terme dans la francité, alors que Haust se restreint à la Wallonie, où de fait, le terme est plus répandu; mais il est absolument inconnu en France où lutin est omniprésent. Pourtant, Haust se réfère à Bloch-von Wartburg et à de Dauzat, sommités en étymologie, alors... A suivre, d'autant que Godefroid reconnaît en vieux français les termes " luiton, luitton, luytton, luton, luthon ", mais pas " nuton " alors que nous avons vu la citation latine du XIVe siècle qui donne " netum " pour génies diaboliques.

 

3.Remarque:

Voici un petit texte qui se veut un peu trop définitif, certes, mais que je présente tout de même au lecteur; à lui d'apprécier: Je ne serais guère surpris d'apprendre que chacun des trous hantés par ces gnomes (les nutons) ait jadis été l'orifice d'une galerie de mine. La coutume locale veut en effet qu'on dépose régulièrement devant leurs repaires des victuailles, plus spécialement du lait, du beurre, du pain blanc. Or, pareil rite correspond à ceux, étudiés en Sorbonne par le professeur Eliade et retrouvés par lui dans toutes les civilisations primordiales, d'offrandes capables d'apaiser les divinités gardiennes du minerai et de se concilier les esprits intra-terrestres. Ce style de rituel archaîque s'est perpétué jusqu'à la Renaissance, doublé d'une liturgie chrétienne propre à l'ouverture d'une mine. (...) cependant les nutons, véritables concierges du sous-sol où s'opère, croyait-on, le mûrissement des métaux, comme la gestation du charbon qui servira à les affiner, étaient aussi d'après l'unanimité des légendes, d'exellents forgerons. Tout se tient (de SAINT HILAIRE 1980).

 

4.Diffusion :

Le terme serait issu de la province de Namur (DE BLOCK) et aurait essaimé dans les provinces voisines. Dans son très intéressant article sur les " Nutons de Wallonie et leur origine ", Dantinne fait un recensement des sites qu'ils hantent encore : Dans la province de Luxembourg, 11 trô dè nutons , et 25 grottes liées aux nutons par une légende. Dans la province de Namur 24 grottes où les nutons ont laissé soit leur nom, soit une histoire. Dans la province de Liège l'auteur ne trouve que 11 trô dè nutons et nous en donne la raison: ici les termes sottais, massotè et dûhon sont en concurrence avec nutons. Dans la province de Hainaut, l'auteur rencontre 9 fois les nutons et même 5 fois en Brabant (DANTINNE). A lire aussi la captivante étude sur trois récits de lutins et de fées qui situe les termes nuton, luton et duhon et met en relation les légendes issues de diverses régions de Wallonie et d'Europe (LEGROS 1952).

Au même titre que " trô dé sotè ", l'appelation " trô dé nuton " désigne en Wallonie toute cavité suffisamment grande pour avoir pu servir d'abris à l'homme L'appellation " trou des Nutons ", reste donc ici simple synonyme de grotte (DOUDOU). Actuellement encore bien diffusé, il tend à être remplacé par un mot plus précis (voir introduction). On trouve aussi le terme en composition: il existe une " perte de la carrière des Nutons " (Yvoir, prov. de Namur) et " lu cascade dès nutons " (Solwaster, prov. de Liège). Quant au composé Nutonstave, paléokarst découvert, il signifierait étable des nutons (Pépinster, prov. de Liège) s'il n'avait été " traficoté " pour les besoin d'une légende par Marcelin Lagarde ... A l'origine, on disait Notestave, c'est à dire, étable de Noté (patronyme).

 

5.Luton, lutton

Nous venons de lire que cette variante est en fait le terme en vieux français, et le terme nuton serait, lui, une variante. A moins que ce ne soit le contraire. Soit. Carpentier et Noël font venir le mot du latin luctari (luttes) et mais il pourrait venir de luctus , c'est à dire esprit plaintif, messager du deuil. Autre étymologie possible: en ancien haut allemand, licit (peuple, gens), voir le lusacien ludki, petites gens. Mais encore plus vraisemblable: ancien bas saxon luttil, lytel, qui a donné en anglais little (petit), en allemand luttel etc. (GRANGAGNAGE).

Haust, en 1946, fait une enquète au travers de la Wallonie sur la diffusion du terme dans les légendes, les expressions (voir la carte). Actuellement, d'après De Block, luton serait surtout usité en province de Luxembourg. Le même auteur nous raconte 3 histoires de lutons liégeois, l'histoire d'un luton luxembourgeois et celle d'un namurois. Dans la province de Namur, il y a un trou des lutons à Rochefort, un autre à Hotton, c'est la grotte du Heblon et, à Durbuy, un autre qui est un synonyme de trou des... nutons ! Nous trouvons 3 fois le terme dans la province de Liège , à Anthisnes, Comblain-au-Pont et Tavier où les trous des lutons sont respectivement la grotte de la Rock, le trou de la Roche Noire et l'abri de Berleur; nous le trouvons aussi en province de Namur à Rochefort.

 

6. Autre gnômes

 DUHON:

Ce terme vénérable est figé dans un toponyme, il ne s'applique plus qu'au " trô des Dûhons " près de Malmédy, dans le poudingue permien calcaire (dit aussi trou des nutons, sottais mais aussi, malencontreusement, trou des Nains par Ozer en 1970). Il est dérivé du gaulois dusius et signifierait cauchemar, démon (HAUST 1946 d'après von Wartburg).

 NICHET:

Ce terme proveniendrait de " nickel ", nain de la mythologie celto-scandinave, génie des mines, nom donné à un métal (de SAINT HILAIRE 1980). L'auteur met en rapport le mot " nickel " et le mot " nuit. On connait la grotte des Nichets à Fromelennes, province de Luxembourg.

 

Haut de page

Les nutons

 

1. Qui sont-ils?

Les nutons font partie de la famille des Gnômes germaniques. Ils sont petits (environs 30 ou 40 cm) et portent des bonnets qui ont le pouvoir de les rendre invisibles. Les nutonnes portent de jolis petits bonnets. Les nutons portent un pantalon, une vareuse et un bonnet rouge. Contrairement à ce que l'on pense souvent, les nutons n'ont pas toujours une barbe.

lutin.gif (14262 octets)

2. Où vivent-ils?

Les nutons vivent en Ardenne, dans les grottes situées à l'écart des agglomérations. Ils vivent généralement en tribu dirigée par un vieux sage...

lutinchampi.gif (6178 octets)

3. Leurs rôles...

Les nutons travaillent généralement dans la métallurgie, la cordonnerie, le tissage. Ils aiment aussi s'occuper du bétail et adorent les chevaux.La nuit , si on leur offre un peu à manger, ils s'occupent volontiers des travaux ménager ou de l'agriculture.

lutin2.gif (7708 octets)

 Haut de page

 

 

Les lutins

Conte de Grimm

I

C'était un cordonnier qui était devenu si pauvre, sans qu’il y eût de sa faute, qu’à la fin, il ne lui reste à plus de cuir que pour une seule et unique paire de chaussures. Le soir, donc, il le découpa, comptant se remettre au travail le lendemain matin et finir cette paire de chaussures ; et quand son cuir fût taillé, il alla se coucher, l'âme en paix et la conscience en repos ; il se recommanda au bon Dieu et s'endormit.
Au lieu du cuir le lendemain matin, après avoir fait sa prière, il voulait se remettre au travail quand il vit, sur son établi, les souliers tout faits et complètement finis. Il en fut tellement étonné qu'il ne savait plus que dire. Il prit les chaussures en main et les examina de près : le travail était impeccable et si finement fait qu'on eût dit un chef-d’œuvre : pas le moindre point qui ne fut parfait. Un acheteur arriva peu après, trouva les souliers fort à son goût et les paya plus cher que le prix habituel. Avec l'argent, le cordonnier put acheter assez de cuir pour faire deux paires de chaussures, qu'il tailla le soir même, pensant les achever le lendemain en s’y mettant de bonne heure. Mais le matin, quand il arriva au travail, les deux paires de souliers étaient faites, posées sur son établi, sans qu'il se fût donné la moindre peine ; au surplus, les acheteurs ne lui manquèrent point non plus : et c’étaient de vrais connaisseurs, car il lui laissèrent assez d'argent pour qu'il pût acheter de quoi faire quatre paires de chaussures. Et ces quatre paires-là aussi, il les trouva finies le matin quand il venait, plein de courage, pour se mettre au travail. Et comme par la suite, il en alla toujours de même et que ce qu’il avait coupé le soir se trouvait fait le lendemain matin, le cordonnier se trouva non seulement tiré de la misère, mais bientôt dans une confortable aisance qui touchait presque à la richesse.


Peu de temps avant la Noël, un soir, après avoir taillé et découpé son cuir, le cordonnier dit à sa femme au moment d'aller au lit : « Dis donc, si nous restions éveillés cette nuit pour voir qui nous apporte ainsi son assistance généreuse ? »
L’ épouse en fut heureuse et alluma une chandelle neuve, puis ils allèrent se cacher, tous les deux, derrière les vêtements de la penderie et où ils restèrent à guetter. À minuit, arrivèrent deux mignons petits nains tout nus qui s'installèrent à l'établi et qui, tirant à eux les coupes de cuir, se mirent de leur agiles petits doigts à monter et piquer, coudre et clouer les chaussures avec des gestes d'une prestesse et d'une perfection telles qu'on n’arrivait pas à les suivre, ni même à comprendre comment c'était possible. Ils ne s'arrêtèrent pas dans leur travail avant d'avoir tout achevé et aligné les chaussures sur l'établi ; puis ils disparurent tout aussi prestement.
Le lendemain matin, l'épouse dit au cordonnier :
- Ces petits hommes nous ont apporté la richesse, nous devrions leur montrer notre reconnaissance : ils sont tout nus et il doivent avoir froid à courir ainsi. Sais-tu quoi ? Je vais leur coudre de petits caleçons et de petites chemises, de petites culottes et de petites vestes et je tricoterai pour eux de petites chaussettes ; toi, tu leur feras à chacun une petite paire de souliers pour aller avec.
- Cela, dit le mari, je le ferai avec plaisir !
Et le soir, quand ils eurent tout fini, ils déposèrent leurs cadeaux sur l’établi, à la place du cuir découpé qui s'y entassait d'habitude, et ils allèrent se cacher de nouveaux pour voir comment ils recevraient leur présent. À minuit, les lutins arrivèrent en sautillant pour se mettre au travail ; quand ils trouvèrent sur l'établi, au lieu du cuir, les petits vêtements préparés pour eux, ils marquèrent de l'étonnement d'abord, puis une grande joie à voir les jolies petites choses, dont ils ne tardèrent pas à s'habiller des pieds à la tête en un clin d’œil, pour se mettre aussitôt à chanter :

Maintenant nous voilà comme de vrais dandys !
Pourquoi jouer encor les cordonniers ici ?

Joyeux et bondissants, ils se mirent à danser dans l'atelier, à gambader comme de petits fous, sautant par-dessus chaises et bancs, pour gagner finalement la porte et s'en aller, toujours dansant. Depuis lors, on ne les a plus revus ; mais pour le cordonnier tout alla bien jusqu'à son dernier jour, et tout lui réussit dans ses activités comme dans ses entreprises.

 

II

Il y avait une fois une pauvre servante qui était travailleuse et propre, qui balayait soigneusement chaque jour la maison et portait les ordures sur un grand tas devant la porte. Un matin, de bonne heure, comme elle arrivait déjà pour se mettre au travail, elle y trouva une lettre ; mais comme elle ne savait pas lire, elle laissa son balai dans un coin, ce matin-là, et  alla montrer la lettre à ses maîtres. C'était une invitation des lutins qui demandaient à la servante de servir de marraine à l’un de leurs enfants. Elle n'était pas décidée et ne savait que faire, mais à la fin, après beaucoup de paroles, ses maîtres réussirent à la convaincre qu’on ne pouvait pas refuser une invitation de cette sorte, et elle l’admit. Trois lutins vinrent la chercher pour la conduire dans une montagne creuse où vivaient les petits hommes. Tout y était petit, mais si délicat, si exquis qu’on ne peut pas le dire. L’accouchée reposait dans un lit noir d’ébène poli, à rosaces de perles, avec des couvertures brodées d'or ; le minuscule berceau était d'ivoire et la baignoire d'or massif.
La servante tint l’enfant sur les fonts baptismaux, puis voulu s'en retourner chez ses maîtres mais les lutins la prièrent instamment de demeurer trois jours avec eux. Elle accepta et demeura ces trois jours, qu'elle passa en plaisir est en joie, car les petits hommes la comblèrent de tous ce qu'elle aimait. Quand enfin elle voulut prendre le chemin du retour, ils lui bourrèrent les poches d'or et l’accompagnèrent gentiment au bas de la montagne. Arrivée à la maison, comme elle pensait avoir perdu assez de temps, elle s'en alla tout droit chercher le balai qui était toujours dans son coin. Elle commençait à balayer, quand des gens qu'elle n'avait jamais vus descendirent et virent lui demander qui elle était et ce qu'elle désirait. Parce que ce n'étaient pas trois jours, mais bien sept ans q’elle avait passés chez les petits hommes de la montagne ; et ses anciens patrons étaient morts dans l'intervalle.

III

Une mère avait eu son enfant enlevé du berceau par les lutins qui, qui avaient mis à sa place un petit monstre à grosse tête avec le regard fixe, occupé seulement de boire et de manger. Dans sa détresse, elle alla demander conseil à sa voisine, qui lui dit de porter le petit monstre à la cuisine, de l'installer devant la cheminée et d'allumer le feu pour faire bouillir de l'eau dans deux coquilles d’œuf : « Le monstre ne pourra pas s'empêcher de rire, lui dit-elle, et dès l'instant qu'il rit, c'en est fini de lui. »
La femme fit tout ce que sa voisine lui avait dit de faire, et Grosse-Tête, en la voyant mettre l'eau à bouillir dans des coquilles d’œufs, parla :


Moi qui suis vieux pourtant
Comme les bois de Prusse,
Je n'avais jamais vu cuisiner et dans un œuf !

 

Et le voilà qui éclate de rire, et il riait encore quand déjà surgissaient toute une foule de lutins qui rapportèrent le véritable enfant, l’installèrent devant le feu et emportèrent avec eux le monstre à grosse tête.

Haut de page