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'Ardenne est la
terre des légendes. Sur ses noirs rochers qui percent sa forêt sombre et
au fond de ses gorges profo nde où l'eau tombe, elles ont éclaté comme
fleurs au printemps, comme de frais sourires sur les lèvres des femmes.
Oui, si l'histoire est de l'homme, la légende est de la femme.

Elle est surtout
de la forêt. Sans doute de la forêt imaginaire et infinie, sorte de dépôt
de la frayeur où les romanciers exilent leurs héros cruels, recrutent
leurs bêtes fabuleuses, ou situent leurs scènes horrifiques, «forêt
hideuse et fée », selon l'auteur de Parthénope de Blois, mais encore forêt
forte en chair et en réalité, et de sève si puissante qu'elle a résisté
aux inlassables et meurtrières cognées et aux dévastations des guerres.
Forêt aux contours si indécis que l'imagination des poètes l'agrandit
démesurément, comme celui d'Esclarmonde, qui en recule la lisière jusqu'à
Constantinople, tandis que les géographes, comme les bûcherons,
s'acharnent à la rétrécir. Réduite à ses proportions naturelles, vagues du
moins comme le halo des saints, tellement que les évêques de Reims et de
Liège ne purent jamais, naguère, délimiter leurs diocèses, elle garde
assez de mystère et d'attrait, sur son vieux socle hercynien.

Elle est toujours
la patrie du mystère et de l'inconnu, la grande couveuse de génie, à
l’ombre de laquelle ont grandi Rimbaud, ce prototype de l'admirable
sauvagerie ardennaise, et Verlaine, tout barbouillé des myrtilles
cueillies au pied des chênes verts, Taine et Michelet, qui éclairent,
nouveau Janus, les deux faces de l'histoire de France, après le trouvère
sans nom des Quatre Fils Aymon, après Sorbon, le fondateur de la Sorbonne,
après Gerson, l'auteur de l'Imitation, après Guillaume de Machault, le
plus grand lyrique du XIe siècle, après Mabillon ... et après Méhul,
clairon de la Révolution.
Forêt mystérieuse,
où le poète flamand Charles van Lerberghe a entrevu le paradis, et devant
laquelle Dante, dont un rocher, qui surplombe Château-Regnault, reproduit
le profil romain, était saisi d'un frisson sacré .
Tous les écrivains
à l'imagination forte, à la peau rude, au coeur solide, trouvèrent sous
les futaies ardennaises l'aliment pur de leur inspiration. Pétrarque s'y
égara en y cherchant le souvenir de Laure. Mais l'Arioste la place dans
son «Roland furieux», et surtout Shakespeare en fait le cadre de sa
comédie «Comme il vous plaira », parce que la forêt d'Ardenne, lointaine,
déserte, inaccessible, murée, mystérieuse, seule y convient.
Car, selon un de
ses poètes contemporains, Henri d'Acremont :
Elle
semble vouloir, sombre, épaisse, profonde,
Au lointain prolonger ses bois mystérieux,
Son inconnu sacré jusqu'aux bornes du monde
Par delà l'horizon continuer les cieux
.
Pour avoir si
vivement inspiré l'étranger, la forêt des Ardennes devait émouvoir ses
indigènes et faire jaillir de leur cœur, plus encore que de leur esprit,
le premier genre de la littérature française : la légende, seule
nourriture intellectuelle de nos pères.
Ambiorix y tient
tête à César, bien avant Vercingétorix. Pépin de Landen, Charles Martel,
Pépin le Bref et Charlemagne sont ses fils. C'est à Attigny et à Douzy que
le grand empereur à la barbe fleurie établit ses résidences favorites.
Aussi les légendes épiques ont-elles ici leur lieu de naissance.
C'est en Ardenne,
et non à Montauban, que naissent, à l'orée de la littérature français, le
sujet et fauteur du roman de
Quatre Fils Aymon, la plus belle et la plus populaire des chansons de
geste, dont un écrivain ardennais, Charles Gail/y de Taurines, a publié,
dans les «Cahiers Ardennais» une émouvante adaptation.
Ils sont
d'Ardenne, les Quatre Fils Aymon, dont l'enseigne se balance sur les
rives du lac Ontario, dont les exploits sont gravés sur les bas-reliefs de
Merville, près de Montmédy, et peints sur les chariots des paysans de
Sicile, comme la vie des saints est retracée sur les tympans ou les
vitraux des cathédrales. Il est d'Ardenne, et non du Danemark, Rogier, «
le meilleur chevalier de toute la chrétienté », qui mourra à Roncevaux,
après la plus merveilleuse odyssée. Il est d'Ardenne, le Chevalier au
Cygne ...
Mais les guerres
passent et les invasions, et leurs traces mêmes s'effacent. L'Ardennais
reste un Celte. Il a subi l'influence contraire des disciplines latines et
des plus proches rêveries germaniques, mais elles ne l'ont ni déformé ni
façonné. Il demeure lui-même, comme son pays. L'histoire n'a pas plus
entamé son caractère rude que l'érosion n'a rompu l'aspect primitif du
massif schisteux. C'est la forêt qui a formé et bercé ce peuple, son
peuple. C'est à l'ombre de ses .bois que sont nées les légendes
populaires, qui, comme les plus subtils systèmes philosophiques, mais avec
plus de grâce, abordent les secrets de notre destinée.

On ri du diable.
On le tient pour un mythe. On se le figure comme un épouvantail pour
enfants ou un décor d'opéra.
En Ardenne, Satan
a séjourné plus longtemps que Guillaume II, et même que Charlemagne. Les
troncs d'arbres lui étaient plus favorables que les piliers d'églises.
Diane aimait sa cour. Aussi, sur les rivières d'Aisne et de Meuse, le
culte des idoles fut-il longtemps en honneur. Les fées et les lutins y
dansèrent leurs rondes les plus effrénées, .le malin y régla ses plus
furieux jours de sabbat.
Il faut aller au
ravin de l'Our, près de Linchamps, sur le rocher du Hérou, qui trempe dans
l'Ourthe, ou au fond des gorges d'Ovifat, au pied des Hautes Fagnes, pour
s'expliquer le paganisme, religion de nos pères et première source de nos
légendes.
Puis, mais
longtemps après Jésus-Christ, le christianisme apparut, avec saint
Bertauld et son lion, saint Walfroy qui brisa la dernière idole, saint
Remacle et son loup, et le cerf de saint Hubert· avec sa croix.
. La grande
légende ardennaise devait être une légende de la forêt et de la chasse. La
forêt et la chasse sont à l'Ardenne ce que la mer et la pêche sont à la
Bretagne. Et l'Eglise est sage qui conserve et consacre certains rites
païens, en bénissant les meutes et les équipages, les voiles et les
filets.
On a dit des
légendes qu'elles étaient plus vraies que l'histoire. L'histoire est œuvre
de savant, de l'esprit. La légende est œuvre du cœur, toute spontanéité.
Elle exprime, comme la chanson, le besoin de poésie du peuple, comparable,
identique à son besoin de religion. Elle quitte le sol, l/gère comme
l'alouette, pour Prendre un peu de ciel.
On demande si
elles sont vraies, absolument. A-t-on besoin de connaître si le philtre
qu'ont bu innocemment les héros de la légende bretonne, Tristan et Iseult,
dont, encore, la forêt des Ardennes couvre le dernier sommeil, comme elle
fait celui de la si touchante Geneviève de Brabant, comme elle cache
maternellement toutes les épaves de la douleur humain, est un symbole ou
une réalité? Autant demander s'il y a des hommes, et qui aiment, et qui
meurent!
Voici ces
légendes.
Filles du mystère, profanes ou sacrées, elles sont du pays. L'étrange et
le fantasque sont de son domaine, on leur trouve pourtant un air familier,
on les reconnaît. Comme on les distingue aisément, par exemple, de ces
Contes des mille et une nuits, pleins de féerie sans doute, mais encore de
barbarie, où la mort est toujours en suspens.

Filles de la
fantaisie et de la tradition tout ensemble, elles n'ont pas l'outrance des
autres grandes légendes, comme celles de Julien l'Hospitalier ou de saint
Antoine, burinées par le ciseau de Flaubert. Ainsi, tandis que le vice met
en ligne toute sa perfidie pour tenter l'ermite du désert, dans «La
Tentation de Saint Antoine», ce sont les deux pudiques sœurs d'un prêtre
qui, dans la légende ardennaise, troublent innocemment Juvin, en relevant
légèrement leurs jupes au passage d'une rivière, et à une époque ou elles
n'étaient pas courtes ...
Voici ces
légendes, sabots de Noël ou œufs de Pâques pour adultes. Bulles de joie
qui s'élèvent sur la tristesse de la vie, elles sont venues du fond des
temps, sur un char aux ailes bleues pour résonner doucement dans nos cœurs
ulcérés, épris de nostalgie, où bourdonne la voix des ancêtres.
Elles se
recommandent d'elles-mêmes.
«Legenda»:
choses à lire.
Jean-Paul
VAILLANT.
In :
Introduction pp 9-20 (extraits)
"Légendes
Ardennaises "
Editions d e l’Ecureuil
1949

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