Histoires de corbeaux
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1.LE CORBEAU ET LE RENARD
Fable

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

JEAN DE LA FONTAINE

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Avant qu'il y eût quoi que ce fût au monde, avant que les eaux eussent tout recouvert puis se fussent retirées, avant qu'il y eût sur la terre des animaux, dans l'air des oiseaux, dans la mer des poissons, des baleines et des phoques, il y avait un vieil homme qui vivait dans une maison, au bord d'une rivière, avec son unique enfant, une fille.

2- Le Corbeau et la Lumière

Adaptation : Muriel Bloch, CICV

Qu'elle fût belle comme les branches du sapin ciguë sur un ciel de printemps au lever du soleil ou laide comme une limace de mer est à vrai dire de peu d'importance dans cette histoire qui se passe à peu près complètement dans l'obscurité.
Car le monde en ce temps-là était tout entier plongé dans le noir. Un noir d'encre, un noir de poix, un noir où tout se noie, un noir plus noir que la plus noire des nuits d'hiver, plus noir que tout ce que l'on a connu depuis de plus noir.
S'il faisait si noir, c'est que le vieil homme avait dans sa maison au bord de la rivière un coffre qui contenait un coffre qui contenait un coffre qui contenait une infinité de coffrets, chacun d'eux contenant un coffret légèrement plus petit que lui jusqu'au dernier qui était si petit qu'il ne pouvait rien contenir d'autre que toute la lumière de l'univers.

Corbeau, qui existait bien sûr à cette époque puisqu'il a toujours existé et existera toujours, n'était pas très content de cet état de choses. Il se cognait partout, trébuchait ici et là et cela le freinait considérablement dans sa quête de plaisirs en tout genre et dans ses incessants efforts pour changer le monde et se mêler de tout.
Ses errances dans l'obscurité finirent par le mener jusqu'à la cahute du vieil homme. Il commença par entendre une petite voix qui chantonnait à quelque distance. En suivant la voix, il ne tarda pas à se trouver près d'une maison et, lorsqu'il eut collé son oreille contre les planches de la paroi, il parvint à capter ce qui suit : "J'ai chez moi un coffre, et à l'intérieur de ce coffre il y a un autre coffre, et à l'intérieur de ce coffre il y a beaucoup de coffrets et dans le plus petit de tous il y a la lumière du monde ; tout ça m'appartient et je ne laisserai jamais qui que ce soit y toucher, même ma fille, car, qui sait, elle est peut-être aussi laide qu'une limace de mer, et ni elle ni moi n'avons envie de le savoir."

Il ne fallut qu'un instant à Corbeau pour décider de s'approprier la lumière, mais il lui fallut beaucoup plus longtemps pour imaginer comment s'y prendre.
D'abord il chercha à localiser la porte. Mais il eut beau faire mille et mille fois le tour de la maison et tâter les planches une à une pendant des heures, il ne put trouver la moindre ouverture. Il lui arrivait parfois d'entendre le vieil homme ou sa fille quitter leur logis pour aller chercher de l'eau ou pour toute autre raison, mais il sortait immanquablement par la façade opposée à celle devant laquelle il se trouvait , et, si vite qu'il se précipitât de l'autre côté, c'était toujours pour arriver devant une paroi désespérément lisse.
Découragé, Corbeau se mit à arpenter le bord de la rivière en se creusant la tête pour découvrir le moyen de pénétrer dans la maison. Ce faisant l'idée de la jeune personne qui s'y trouvait commença à faire quelque effet sur son imagination, et sur autre chose aussi.
"Il est probable qu'elle est laide comme une limace de mer, se dit-il, mais d'un autre côté elle pourrait bien être belle comme les branches d'un sapin ciguë sur un lever de soleil de printemps, si seulement il y avait assez de lumière pour qu'il y en eût un."Ce furent ces réflexions quelque peu oiseuses qui lui suggérèrent la solution du problème.

Il attendit que la jeune fille, dont il pouvait maintenant distinguer les pas de ceux ce son père, vînt à la rivière pour y quérir de l'eau. Se changeant alors en aiguille de pin, il se laissa tomber dans le flot et descendit le courant juste à point pour être pris dans le seau qu'elle remplissait. Même sous cette dimension réduite, Corbeau était encore capable d'exercer ses pouvoirs magiques, assez tout au moins pour donner si soif à la jeune personne qu'elle but une grande gorgée d'eau et avala l'aiguille.
Quand il eut dégringolé bien au fond de son petit ventre chaud, Corbeau se nicha dans un coin confortable, se transforma une fois de plus, cette fois en un minuscule être humain, et partit pour un long sommeil. Tout en dormant, il se mit à grandir.
La jeune fille ne comprenait goutte à ce qui lui arrivait, et naturellement elle n'en dit mot à son père, qui, étant donné qu'il faisait tout noir, ne remarqua rien d'anormal, jusqu'au jour où il ne put pas ne pas noter une nouvelle présence dans la maison, Corbeau y ayant fait une apparition triomphale sous la forme d'un nouveau-né de sexe masculin.
C'était - ou ç'aurait été si quelqu'un avait pu le voir - un garçonnet d'étrange apparence, doté d'un long nez en forme de bec et de quelques plumes par ci par là. Il possédait aussi les yeux brillants de Corbeau, ce qui aurait donné à sa physionomie un air vif et fureteur - si air il avait pu y avoir au regard de quiconque.
Et quel tintamarre il faisait ! Son cri était à la fois celui d'un enfant gâté et celui de Corbeau dans ses heures de colère - et pourtant sa voix pouvait avoir aussi la douceur du vent dans les branches de pin ; il y passait alors quelque chose de ce sublime chant de cloche dont la gorge de Corbeau a le privilège.

Dans ces moments-là son grand-père se prenait à adorer ce nouveau-né bizarre et passait de longues heures à lui fabriquer des jouets et à lui inventer des jeux.
Tout en travaillant à renforcer l'affection et la confiance du vieil homme envers lui, Corbeau intensifiait ses recherches dans la maison. Au terme d'explorations multiples, il en vint à la conviction que la lumière était cachée dans le grand coffre qui était posé dans un coin. Il en souleva un jour précautionneusement le couvercle, mais ne put rien voir. Il put seulement sentir un autre coffre à l'intérieur. Cela avait suffit pour que le grand-père se rendît compte qu'il était arrivé quelque chose à son précieux réceptacle ; il réprimanda très sévèrement le voleur potentiel, le menaçant des pires punitions s'il touchait encore au coffre.
Cette algarade déclencha une suite de protestations assourdissantes, suivies de tendres supplications par lesquelles, sans jamais mentionner la lumière, l'enfant Corbeau se contentait d'implorer que lui fût donné le plus grand coffre. Ce coffre, disait-il, était la seule chose qui lui manquait pour être tout à fait heureux.
Comme la plupart des grands-parents sinon tous l'ont fait depuis le commencement des temps, le vieil homme finit par céder et donna à son petit fils le coffre extérieur, ce qui le satisfît pour un bout de temps. Mais, comme la plupart des petits-enfants sinon tous l'ont fait depuis le commencement des temps, Corbeau ne tarda pas à demander le coffre suivant.
Cela lui prit des jours et des jours, il lui fallut des cajoleries sans nombres coupées de crises savamment orchestrées, mais il obtint, l'un après l'autre, tous les coffrets. Déjà quand il n'en restait plus que quelques-uns, une étrange luminosité, jamais encore observée, avait commencé à pénétrer l'obscurité, faisant apparaître des formes vagues et des ombres, rien encore de bien défini. Au dernier coffret, l'enfant Corbeau usa de sa voix la plus irrésistible pour prier le vieil homme de lui laisser tenir la lumière rien qu'un tout petit peu.

Sa requête fut immédiatement rejetée, mais naturellement le grand-père au bout d'un certain temps finit par céder. Du dernier coffret il sortit la lumière, sous la forme d'une belle boule incandescente, et la lança à son petit-fils.
Il n'aperçut que pendant une fraction de seconde l'enfant à qui il avait prodigué tant d'amour car, dans le temps même où la lumière allait vers lui, sa forme humaine disparut pour laisser place à une masse énorme, noire et brillante, ailes déployées et bec ouvert, en position d'attente. Corbeau se saisit de la boule de feu, jeta ses larges ailes derrière son dos et se catapulta à travers le conduit de cheminée dans l'obscurité du vaste monde.
Celui-ci fut instantanément transformé. Les montagnes et les vallées apparurent, précisément dessinées : les rivières prirent un éclat étincelant ; partout la vie se mit en mouvement. Et, à l'autre bout du ciel, une autre grande masse ailée fit irruption dans l'espace : la lumière avait frappé pour la première fois le regard de l'aigle et lui avait montré sa cible.
Corbeau évoluait dans le ciel, tout à la joie que lui donnait son précieux butin, admirant l'effet que celui-ci produisait sur le monde au-dessous de lui, se félicitant de ce qu'il voyait maintenant où il allait au lieu de voler comme avant à l'aveuglette en priant pour qu'il ne lui arrivât pas trop de catastrophes. Il était si heureux qu'il n'aperçut l'aigle que quand celui-ci était déjà presque sur lui. Dans sa panique, il fit une embardée pour éviter les serres cruelles de son ennemi et, ce faisant, laissa échapper une bonne moitié de la lumière qu'il tenait dans son bec. Celle-ci tomba brutalement sur les rochers qu'il était en train de survoler et s'y brisa en éclats -un gros et une infinité de petits- qui rebondirent jusque dans le ciel où, devenus la lune et les étoiles, ils rendent encore aujourd'hui gloire à la nuit.

L'Aigle pourchassa sa proie jusqu'aux confins du monde ; là, épuisé par cette longue traque, Corbeau finit par lâcher son dernier morceau de lumière. Celui-ci, après s'être posé en douceur sur un lit de nuages, s'éleva tout doucement au-dessus des montagnes de l'est.
Ses premiers rayons pénétrèrent par le conduit de la cheminée jusque dans la maison près de la rivière où le vieil homme pleurait amèrement sur la perte de son trésor et sur la trahison de son petit-fils. Mais lorsque la clarté fit irruption il leva les yeux et pour la première fois aperçut sa fille, qui était restée tranquillement assise dans un coin pendant tout ce temps, complètement ahurie par cette succession d'événements.
Le vieil homme vit alors que son enfant était belle comme les branches du sapin ciguë sur un ciel de printemps au lever du soleil et il commença à se sentir un peu mieux.

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3.LA ROBE NOIRE DE CORBEAU

 Il y a des ères et des ères, au temps où les oiseaux parlaient, le corbeau était habillé de gris. Elégant, soucieux de sa parure, il alla trouver un jour le hibou, qui exerçait,comme chacun sait, la profession de teinturier.

« Cher hibou, ma robe grise est terne, je souhaiterais la remplacer par quelque chose de plus gai, de plus éclatant !

Je n’ai pas de temps à perdre ! grommela le hibou. Dites-moi exactement ce que vous désirez, j’ai d’autres clients à teindre avant ce soir !

Eh bien, fit le corbeau songeur, j’aimerais assez la robe du pic-vert : le dos d’un beau vert brillant avec un léger dégradé sur le ventre, dans les nuances gris clair, vert amande, la calotte rouge, bien entendu, les moustaches noires… Ah, j’oubliais,une tache rouge juste au milieu des moustaches…

Tout cela est bien compliqué, marmonna le hibou, oû-ho.. oû-ho.. 

Il se mit au travail, mélangea dans ses grands chaudrons en ébullition les diverses teintures. Mais la tâche était difficile, et la nuit tombait.

« Je vous ai demandé un ton plus doux pour le dessous, un vert pâle ! protesta le corbeau. Et la calotte, je la veux rouge pourpre, vous me proposez un rouge violine ! Ce n’est pas cela ! «

Le hibou agitait ses aigrettes sans répondre, il mêlait furieusement  les couleurs, il transpirait.

« Décidément, constata le corbeau, déçu, vous n’y arrivez pas ! Le plus simple est que nous essayions autre chose : je préfère à la réflexion la robe du martin-pêcheur : bleu-vert scintillant, métallique pour le dos, un peu de brun et de roux sur le ventre, la gorge blanche, et tout sera parfait !

Vous m’embrouillez ! s’emporta le hibou, je ne sais plus si vous voulez du vert ou du bleu, du brun, du rouge ou du blanc, si vous voulez ressemblez à un pic-vert ou à un martin-pêcheur ! ! «

Et dans un accès de colère, il renversa ses chaudrons, et teignit le corbeau…en noir.

Texte de Henri Brunel dans " les plus beaux contes zen " chez Calmann-Lévy

 

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4.Makawem

Il était une fois un jeune chasseur qui s’appelait Lipson. Un jour Lipson alla chasser. Sur son chemin il vit un cochon bois. Lorsqu’il allait tirer, la bête s’enfuit ; il allait à sa  poursuite  quand il vit trois grands corbeaux qui étaient en train de manger et il vit un autre corbeau qui avait deux têtes. Alors il se souvint que le chamane du village lui avait dit qu’un corbeau à deux têtes s’appelait Makawem, et que s’il le voyait, il fallait le tuer car s’il prenait l’une de ses têtes et qu’il la mangeait il aurait de la force, du courage et il pourrait voir tout ce qu’il aimait voir.

Alors Lipson prit son arc et il tua le corbeau à deux têtes. Puis trois corbeaux arrivèrent et dirent : "Pourquoi as-tu tué notre beau frère ? "

 Il avait le pouvoir de faire des choses impossibles que ni toi ni moi ne pouvons faire. On ne peut  pas rentrer chez nous s’il est mort. Nous aussi on mourra ». Lipson dit : « Ce n’est pas de ma faute ». Les trois beaux frères ont dit : « Tu dois prendre la place de Makawem sinon nous trois nous mourrons tu dois nous aider».

Ils  coupèrent les têtes de Makawem et la mirent à la place de la tête de Lipson . Et Lipson  était devenu un Makawem. Mais il était  différent du  vrai Makawem  et une de ses trois femmes ne voulut pas le reconnaître.

Josileide

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5.Le Corbeau

par Edgar Poe (1845) traduction par Stephane Mallarmé

Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais, faible
et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié, tandis
que je dodelinais la tête, somnolant presque, soudain se fit un heurt,
comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma
chambre, cela seul et rien de plus

Ah! distinctement je me souviens que c'était en le glacial décembre :
et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol.
Ardemment je souhaitais le jour; vainement j'avais cherché d'emprunter
à mes livres un sursis au chagrin - au chagrin de la Léonore perdue -
de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Léonore -
de nom! pour elle ici, non, jamais plus!

Et de la soie l'incertain et triste bruissement en chaque rideau purpural
me traversait, m'emplissait de fantastiques terreurs pas senties
encore : si bien que, pour calmer le battement de mon coeur, je
demeurais maintenant à répéter : C'est quelque visiteur qui sollicite
l'entrée, à la porte de ma chambre; quelque visiteur qui sollicite l'entrée
à la porte de ma chambre; c'est cela et rien de plus

Mon âme se fit subitement plus forte et, n'hésitant davantage :
<<Monsieur, dis-je, ou madame, j'implore véritablement votre pardon ;
mais le fait est que je somnolais, et vous vîntes si doucement frapper,
et si faiblement vous vîntes heurter, heurter à la porte de ma chambre,
que j'étais à peine sûr de vous avoir entendu.>> Ici j'ouvris grande
la porte : les ténèbres et rien de plus

Loin dans l'ombre regardant, je me tins longtemps à douter, m'étonner
et craindre, à rêver des rêves qu'aucun mortel n'avait osé rêver encore ;
mais le silence ne se rompit point et la quiétude ne donna de signe ;
et le seul mot qui se dit, fut le mot chuchoté <<Lénore!>> je le
chuchotai et un écho murmura de retour le mot <<Lénore!>> purement
cela et rien de plus

Rentrant dans la chambre, toute l'âme en feu, j'entendis bientôt un
heurt en quelque sorte plus fort qu'auparavant. <<Sûrement, dis-je
sûrement c'est quelque chose à la persienne de ma fenêtre. Voyons donc
ce qu'il y a et explorons ce mystère ; que mon coeur se calme un moment
et explore ce mystère ; c'est le vent et rien de plus.>>

Au large je poussai le volet, quand, avec maints enjouement et agitation
d’ailes, entra un majestueux corbeau des saints jours de jadis. Il ne
fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta ni n’hésita un instant : mais,
avec une mine de lord ou de lady, se percha au-dessus de la porte de
ma chambre ; se percha sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la
porte de ma chambre ; se percha, siégea et rien de plus

Alors cet oiseau d’ébène induisant ma triste imagination au sourire,
par le grave et sévère décorum de la contenance qu’il eut : <<Quoique
ta crête soit chenue et rase, non! Dis-je, tu n’es pas, pour sûr, un
poltron, spectral, lugubre et ancien Corbeau, errant loin du rivage de
Nuit - dis-moi quel est ton nom seigneurial au rivage plutonien de
Nuit.>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus.>>

Je m’émerveillai fort d’entendre ce disgracieux volatile s’énoncer aussi
clairement, quoique sa réponse n’eût que peu de sens et peu d’à-propos ;
car on ne peut s’empêcher de convenir que nul homme vivant n’eut
encore l’heur de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre
- un oiseau ou toute autre bête sur le buste sculpté au-dessus de la porte
de sa chambre -, avec un nom tel que : <<Jamais plus.>>

Mais le Corbeau perché solitairement sur ce buste placide, parla ce
seul mot comme si son âme, en ce seul mot, il la répandait. Je ne proférai
donc rien de plus ; il n’agita donc pas de plume, jusqu’à ce que je
fis à peine davantage que marmotter : <<D’autres amis déjà ont pris
leur vol, demain il me laissera comme mes espérances déjà ont pris
leur vol.>> Alors l’oiseau dit : <<Jamais plus.>>

Tressaillant au calme rompu par une réplique si bien parlée ; <<Sans
doute, dis-je ce qu’il profère est tout son fonds et son bagage, pris à
quelque malheureux maître que l’impitoyable Désastre suivit de près
et de très près suivit jusqu’à ce que ses chansons comportassent un
unique refrain ; jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espérance
comportassent le mélancolique refrain de <<Jamais - jamais plus.>>

Le Corbeau induisant toute ma triste âme encore au sourire, je roulai
soudain un siège à coussins en face de l’oiseau, et du buste, et de la
porte ; et m’enfonçant dans le velours, je me pris à enchaîner songerie
à songerie, pesant à ce que cet augural oiseau de jadis, à ce que
ce sombre, disgracieux, sinistre, maigre, et augural oiseau de jadis
signifiait en croissant : <<Jamais plus.>>

Cela, je m’assis occupé à le conjecturer, mais n’adressant pas une syllabe
à l’oiseau dont les yeux de feu brûlaient, maintenant, au fond de mon
sein ; cela et plus encore, je m’assis pour le devine, ma tête reposant
à l’aise sur la housse de velours des coussins que dévorait la lumière
de la lampe, housse violette de velours qu’Elle ne pressera plus, ah!
jamais plus.

L’air, me sembla-t-il, devint alors que dense, parfumé selon un
encensoir invisible balancé par les Séraphins dont le pied, dans la chute
tintait sur l’étoffe du parquet. <<Misérable! m’écriai-je, ton Dieu t’a
prêté ; il t’a envoyé par ces anges le répit, le répit et le népenthès dans
ta mémoire de Lénore! Bois! oh! bois ce bon népenthès et oublie cette
Lénore perdue!>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus.>>

<<Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou démon!
Que si le Tentateur t’envoya ou la tempête t’échoua vers ces bords,
désolé et encore tout indompté, vers cette déserte terre enchantée, vers
ce logis par l’horreur hanté : dis-moi véritablement, je t’implore! y a-t-il
du baume en Judée? Dis-moi, je t’implore.>> Le Corbeau dit :
<<Jamais plus!>>

<<Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou démon!
Par les cieux sur nous épars, et le Dieu que nous adorons tous deux,
dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden, elle doit
embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore
- embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment
Lénore.>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus!>>

<<Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin
esprit>> hurlai-je en me dressant. <<Recule en la tempête et le rivage
plutonien de Nuit! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage
du mensonge qu’a proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon! quitte
le buste au-dessus de ma porte! ôte ton bec de mon coeur et jette ta
forme loin de ma porte!>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus!>>

Et le Corbeau, sans voleter, siège encore, siège encore sur le buste pallide
de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont
toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la lumière de la
lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme,
de cette ombre qui gîte flottante à terre ne s’élèvera - jamais plus.

 

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6.L'oiseau de feu



Dans un certain pays, dans un certain royaume vivait le tsar Démian avec ses trois fils : Piotr, Vassili et Ivan. Ce tsar possédait un jardin comme on n'en trouverait pas de pareil au monde, plein de fleurs rares et d'arbres précieux. Le plus précieux de tous était un pommier qui donnait des pommes d'or. Le tsar prenait grand soin de ce pommier, en comptait les pommes chaque soir, les recomptait chaque matin. Et il s'aperçut que la nuit quelqu'un saccageait son jardin : le soir une belle pomme sur la branche mûrit, et au matin, ni vu ni connu, elle a disparu ! Les gardiens n'y pouvaient rien et le tsar en perdait le boire et le manger, la paix et le sommeil. Un jour, il appela ses fils :
- Ça ne peut plus durer ! A celui de vous qui découvrira et prendra notre voleur je laisserai la moitié du royaume de mon vivant et, à ma mort, il l'aura tout entier. Les fils ont juré d'attraper le voleur et c'est Piotr-tsarévitch qui le premier monta-lagarde. Il fit le tour du jardin, se coucha sur le gazon, tomba dans un sommeil profond. Quand il se réveilla, plusieurs pommes d'or manquaient.
Dès son réveil, le tsar appela Piotr:
- M'apportes-tu une bonne nouvelle, fils ? As-tu vu le voleur ?
- Non, père ! Et pourtant, j'ai veillé toute la nuit, fouillé les taillis. Je me demande où ces pommes sont passées !
    La nuit suivante, ce fut le tour de Vassili. Il regarda sous les buissons, s'assit sur le gazon, tomba dans un sommeil profond. Au matin, d'autres pommes d'or manquaient.
- Alors, fils, as-tu vu le voleur ? - lui demanda le tsar.
- Non, père ! J'ai guetté de mon mieux, n'ai pas fermé les yeux, n'ai vu personne. Je n'y comprends rien !
 La nuit d'après, Ivan-tsarévitch prit la garde. De peur de s'endormir, il marchait sans arrêt; si le sommeil venait, si la fatigue le prenait, il se débarbouillait avec la rosée, reprenait sa veillée. Sur les minuit, il aperçut une grande lueur qui s'approchait du jardin et, bientôt, on y vit clair comme en plein jour : l'oiseau de Feu, perché sur le pommier, picorait les pommes d'or. Ivan-tsarévitch se glissa en catimini, saisit l'oiseau par la queue. Mais l'oiseau de Feu se débattit si bien qu'il s'échappa, ne laissant qu'une plume dans la main du tsarévitch.


 A.Glazuonov "L'oiseau de feu"

A.Glazuonov "L'oiseau de feu"
Baguier. 1929   
Palekh

   
    Au matin; Ivan-tsarévitch raconta à son père quel voleur saccageait leur jardin et lui montra la plume de l'oiseau de Feu. Le tsar se réjouit, retrouva sommeil et appétit, d'autant plus que l'oiseau ne revint plus voler ses pommes d'or. Mais à regarder la plume, l'oiseau de Feu tout entier lui faisait envie, le tsar y pensait jour et nuit. Et il finit par appeler ses fils :
- Pourquoi n'iriez-vous pas courir le monde, chercher cet oiseau de Feu ? Autrement, un de ces jours, il reviendra voler nos pommes !
Les deux aînés ont obéi. Ils ont sellé leurs coursiers rapides, revêtu leurs armures solides et sont partis à l'aventure. Mais, vu son jeune âge, le tsar garda près de lui Ivan-tsarévitch. Celui-ci en fut tellement marri, il supplia tant son père que le tsar finit par le laisser partir à son tour.
    Un conte est vite dit, les choses se font plus lentement. Ivan-tsarévitch chevaucha longtemps et arriva à une croisée de chemins. Là, sur une borne de pierre, il était écrit : «Celui qui ira tout droit, aura froid et faim; celui qui prendra à droite, restera sain et sauf, mais perdra son cheval; et celui qui ira à gauche sera tué, mais son cheval vivra.»  Réflexion faite, Ivan-tsarévitch prit le chemin de droite pour ne point perdre la vie. Il chemina ainsi trois jours durant et parvint à une grande et sombre forêt. Soudain, un loup gris bondit à sa rencontre. Le tsarévitch n'eut même pas le temps de dégainer son glaive, que le loup égorgeait son cheval et disparaissait dans les fourrés. Que faire sans cheval? Ivan-tsarévitch poursuivit sa route à pied, mais au bout de trois jours il n'en pouvait plus de faim et de fatigue. Accablé, il s'était laissé tomber sur une souche quand un grand loup gris sortit des bois :
- Te voilà bien triste, Ivan-tsarévitch, - dit le loup.- Pourquoi as-tu les mains lasses, la tête basse, l'échiné courbée ?
- Comment ne pas me désoler ? Que ferai-je sans mon cheval ?
- C'est toi qui as choisi ce chemin, de quoi te plains-tu? Mais j'ai pitié de toi. Dis-moi où tu vas, ce que tu cherches ?
- Le tsar Démian, mon père, m'a envoyé chercher l'oiseau de Feu qui volait les pommes d'or de son jardin.
- Mais sur ton cheval tu n'y serais jamais arrivé ! Moi seul je sais où niche l'oiseau de Feu, moi seul peux t'aider à le dénicher. Et en échange de ta monture, je vais te servir fidèlement, en toute droiture ! Monte sur mon dos et agrippe-toi bien. Ivan-tsarévitch obéit et le loup gris fila comme le vent. Le loup court, d'un bond passe les monts, d'une foulée franchit les vallées, des pattes devorent l'espace, de la queue efface la trace. Le tsarévitch n'a qu'à se cramponner !


A.Lopatine "Ivan-tsarévitch et le loup gris*

A.Lopatine " Ivan-tsarévitch et le loup gris"
Baguier. 1999.  
Palekh

    Devant un grand mur blanc le loup s'arrêta et dit :
- Escalade ce mur. Derrière il y a un jardin, dans ce jardin une cage d'or, dans la cage l'oiseau de Feu. La garde dort. Prends l'oiseau mais ne touche pas à la cage, sinon un malheur t'arrivera !
Ivan-tsarévitch se glissa dans le jardin et vat l'oiseau de Feu dans sa cage. Il print l'oiseau et allait partir quand il se dit : «Comment emporter l'oiseau sans cage ? Je ne peux pas le mettre dans ma poche, quand même ! Et puis la cage est belle, toute ornée de pierreries...» II oublia ce que le loup avait dit et saisit la cage. Aussitôt ce ne fut que carillons et sonneries: de la cage d'or des fils secrets partaient, avec grelots et clochettes, crécelles et claquettes. Les gardiens se sont réveillés, d'Ivan-tsarévitch se sont emparés, devant leur tsar Afrone l'ont amené.
- Qui es-tu ? cria le tsar très en colère. De quelle terre native, de quel père le fils ?
- Je m'appelle Ivan-tsarévitch et le tsar Démian est mon père. Ton oiseau de Feu s'est fait coutume de venir grappiller nos pommes d'or. Alors mon père m'a envoyé le chercher, l'attraper.
Le tsar Afrone hocha la tête avec reproche :
- Ah, Ivan-tsarévitch ! Tu serais venu me trouver honnêtement que je te l'aurais donné, mon oiseau de Feu, ou bien je l'aurais échangé contre autre chose. Alors que maintenant le monde entier va savoir qu'Ivan-tsarévitch n'est qu'un voleur!... Enfin, passe pour cette fois. Écoute, si tu me rends service, je te pardonnerai et te donnerai même l'oiseau de Feu. Mais avant, tu vas aller par-delà vingt-neuf terres, dans le trentième royaume, chez le tsar Koussman et me ramener son cheval à la crinière d'or. Ivan-tsarévitch, tout penaud, alla retrouver le loup gris et lui dit ses malheurs. Le loup n'était pas content !
- Pourquoi ne m'as-tu pas écouté, tsarévitch ? Pourquoi as-tu pris la cage ? Je t'avais pourtant dit de ne pas y toucher.
- Pardonne-moi, s'il te plaît ! Je suis en faute, c'est vrai.
- Bon, bon, n'en parlons plus ! Monte sur mon dos et cramponne-toi bien. On va aller chez le tsar Koussman.
Ivan-tsarévitch monta sur le dos du loup qui partit comme le vent.
     Le loup gris court, d'un bond passe les monts, d'une foulée franchit les vallées, des pattes devorent l'espace, de la queue efface la trace. En peu de temps ils arrivèrent chez le tsar Koussman, devant ses écuries de pierre blanche. Le loup dit au tsarévitch :
- Les gardiens sont endormis. Va chercher le cheval à la crinière d'or mais ne touche pas à sa bride, sinon un autre malheur t'arrivera !
    Ivan-tsarévitch se glissa dans l'écurie, prit le cheval par sa crinière d'or et allait partir quand il vit une bride d'or pendue au mur et se dit : «Comment mener un cheval sans bride ? Et celle-là est si belle !...» Mais dès qu'il la toucha, ce ne fut que carillons et sonnailles. La garde se réveilla, d'Ivan-tsarévitch s'empara, devant le tsar Koussman l'amena. Le tsar cria, très en colère :
- Qui es-tu? De quelle terre native, de quel père le fils ? Et comment oses-tu toucher à mon cheval ?
Le tsar Démian est mon père, Ivan-tsarévitch est mon nom.
- Ah, Ivan-tsarévitch ! Il fallait venir me trouver honnêtement, par respect pour ton père je t'aurais donné mon cheval. Et maintenant toute la terre saura que le tsarévitch n'est qu'un voleur de chevaux, ce sera du joli... ! Enfin, je veux bien te pardonner et, même te faire cadeau du cheval à la crinière d'or. Mais va d'abord à vingt-neuf terres d'ici, dans le trentième royaume et ramène-moi la fille du tsar Dalmat, la princesse Hélène-la Belle !
Ivan-tsarévitch, pleurant de honte, alla raconter au loup ses malheurs. Le loup lui fit d'amers reproches :
- Pourquoi ne m'as-tu pas écouté ? Pourquoi as-tu touché à la bride ? Je me donne du mal pour te servir et tu ne fais que tout gâcher !
- Pardonne-moi, je t'en prie ! J'ai encore fauté, c'est vrai.
- Bon, bon ! Quand le vin est tiré il faut le boire. Monte sur mon dos, on s'en va chercher la princesse Hélène-la Belle.
    Et le loup gris partit comme le vent. D'un bond il passe les monts, d'une foulée franchit les vallées, des pattes devorent l'espace, de la queue efface la trace. En peu de temps ils arrivèrent chez le tsar Dalmat, devant un grand jardin aux grilles d'or. Le loup dit :
- Cette fois, tsarévitch, je vais moi-même chercher la princesse ! Toi, tu vas m'attendre dans ce bois, sous le chêne vert.
Le loup gris sauta par-dessus les grilles d'or et se tapit dans les buissons. Vers le soir, Hélène-la Belle sortit se promener avec ses nourrices-suivantes, ses fidèles servantes. Comme elle se penchait pour cueillir une fleur, le loup bondit, la jeta sur son dos et s'enfuit. Sous le chêne vert il retrouva le tsarévitch :
- Monte vite, cria le loup, on va nous poursuivre !
Ivan-tsarévitch monta sur le dos du loup, prit la princesse dans ses bras et le loup gris fila comme le vent. Chez le tsar Dalmat, pendant ce temps, les nourrices-suivantes, fidèles servantes, criaient et piaillaient si bien que personne ne comprenait rien. Quand on démêla l'affaire, quand on organisa la poursuite, le loup gris était déjà loin !
De peur, Hélène-la-Belle s'était évanouie. En reprenant connaissance, elle vit qu'un jeune et beau prince la tenait dans ses bras. Et à ce premier regard, à ce premier coup d'oeil ils s'aimèrent. Si bien qu'en approchant du royaume du tsar Koussman Ivan-tsarévitch pleurait à chaudes larmes. Le loup lui demanda :
- Pourquoi pleures-tu, tsarévitch? Quel chagrin est le tien?
- Ah, loup gris ! J'aime Hélène-la Belle de tout mon cœur. Comment la donnerais-je au tsar Koussman ?
Le loup gris les regarda, en eut pitié. Et il dit :
- Puisque j'ai promis de te servir fidèlement, je tiendrai parole. Je vais me transformer en Hélène-la Belle et tu me remettras au tsar Koussman. La princesse t'attendra dans ce bois et dès que tu auras le cheval à la crinière d'or tu viendras la prendre. Partez tous deux, je vous rattraperai un peu plus tard.
    Le loup gris frappa le sol, se changea en Hélène-la Belle et Ivan-tsarévitch le mena chez le tsar Koussman. Celui-ci, tout heureux, remit au tsarévitch le cheval avec sa bride par-dessus le marché et remercia encore pour le service rendu ! Ivan-tsarévitch s'en alla en hâte rejoindre la vraie princesse et ils se mirent en route.


S.Kamanin. "Contes russes"

S.Kamanin. "Contes russes"(detail)
Ecrine. 1999.  
Palekh

    Pendant ce temps, le tsar Koussman célébrait ses noces. Sur les tables de chêne, sur des nappes blanches on servait des mets fins, de vieux hydromels et vins. Les invités criaient : «Vive la mariée !» Le tsar voulut embrasser sa jeune épouse, mais au lieu de ses douces lèvres rencontra le rude poil d'un loup ! Le tsar hurla, l'assistance s'affola. Profitant du tumulte, le loup gris sauta par la fenêtre - et autant chercher le vent dans les champs !
Le loup rattrapa vite Ivan-tsarévitch et lui dit :
- Monte sur mon dos, laisse le cheval à la princesse ! En arrivant au royaume du tsar Afrone, le loup demanda :
- Tu as l'air bien triste, Ivan-tsarévitch ? Qu'as-tu donc ?
- Je songe au cheval à la crinière d'or et j'ai gros cœur de l'échanger contre l'oiseau de Feu. Mais si je ne lui donne pas le cheval, le tsar va me déshonorer à la ronde !
- Allons, ne te chagrine pas ! Je vais encore t'aider. Je me changerai en cheval à la crinière d'or, c'est moi que tu remettras au tsar Afrone. Et la princesse avec le vrai cheval t'attendra dans ce bois.
Le loup frappa le sol, se changea en cheval à la crinière d'or et Ivan-tsarévitch le mena chez le tsar Afrone. En les voyant, le tsar se réjouit, au-devant du tsarévitch sortit, dans son palais le conduisit. Il lui donna l'oiseau de Feu et sa cage par-dessus le marché, l'invita même à rester quelque temps, mais Ivan-tsarévitch avait hâte de rejoindre Hélène-la Belle. Il la retrouva dans le bois et, montés tous deux sur le cheval à la crinière d'or, tenant la cage avec l'oiseau de Feu, ils se mirent en chemin.
Pendant ce temps, le tsar Afrone voulut essayer son cheval et s'en fut à la chasse avec ses chasseurs, ses piqueurs, ses rabatteurs. Par les bois ils passèrent, un renard dans son gîte forcèrent, sur ses traces s'élancèrent. Le cheval à la crinière d'or galopa vite, distança toute la suite. Alors le cheval buta, le tsar chuta, plongea dans la boue, la tête la première. Et au lieu du cheval à la crinière d'or, c'est un loup gris qui se sauva à toutes jambes ! Le temps de relever le tsar, de le nettoyer, le loup avait disparu. Il rejoignit Ivan-tsarévitch et le prit sur son dos. En arrivant au lieu de leur première rencontre, le loup gris dit :
- C'est ici que j'ai égorgé ton cheval, Ivan-tsarévitch, c'est ici que je vais te quitter. Je ne suis plus ton serviteur !
Ivan-tsarévitch par trois fois salua le loup gris jusqu'à terre, par trois fois le remercia et lui dit adieu. Mais le loup répondit :
- Ne me dis pas adieu, tsarévitch, dis-moi à bientôt ! Dans peu de temps d'ici tu , auras encore besoin de moi.
A part soi, Ivan-tsarévitch pensait : «Quel besoin aurai-je du loup gris ? J'ai tout ce que je désire !...» II monta avec la princesse sur le cheval à la crinière d'or et tenant la cage de l'oiseau de Feu se mit en route vers le royaume de son père.
    Un conte se dit vite, le chemin se fait lentement. Peu avant d'arriver chez le tsar Démian, il fallut s'arrêter pour prendre du repos. Ivan-tsarévitch et Hélène-la Belle à l'orée du bois s'installaient, sur l'herbe s'allongeaient, bien vite s'endormaient. C'est alors que les deux frères aînés du tsarévitch vinrent à passer par là. Piotr-tsarévitch et Vassili-tsarévitch s'en retournaient chez leur père les mains vides, le cœur déçu. En voyant Ivan-tsarévitch entre une belle princesse, un cheval à crinière d'or et la cage d'or avec l'oiseau de Feu dedans, la rage-jalousie les prit :
- Notre frère nous avait déjà humiliés en rapportant une plume de l'oiseau de Feu, et voilà qu'il ramène l'oiseau tout entier, vivant ! Et il a encore d'autres merveilles avec lui... De quoi aurons-nous l'air, nous, ses aînés ? Il faut lui apprendre ce qu'il en coûte de toujours se mettre en avant !
Et les voilà qui tirent leurs glaives, qui coupent la tête d'Ivan-tsarévitch endormi. Hélène-la Belle se réveille, voit son bien-aimé décapité, se met à crier, à sangloter. Mais Piotr-tsarévitch appuya la pointe du glaive sur son cœur : Tu es entre nos mains, lui dit-il. Nous allons te ramener chez le tsar notre père et tu diras que c'est nous qui t'avons conquise. Toi, et le cheval à la crinière d'or, et l'oiseau de Feu. Fais serment de parler ainsi, sinon je te tue ! Hélène-la Belle avait peur de mourir, elle jura tout ce que les autres voulaient. Alors les deux frères tirèrent au sort pour savoir qui l'aurait. C'est à Piotr-tsarévitch qu'elle échut et Vassili-tsarévitch eut le cheval à la crinière d'or pour sa part. Et emportant l'oiseau de Feu, tous trois prirent le chemin du palais du tsar Démian.
Ivan-tsarévitch gisait mort dans la plaine et, déjà, les corbeaux tournaient autour de lui. C'est alors que le loup gris sortit des bois et, tapi dans l'herbe, guetta les corbeaux. Quand un corbeau avec ses petits corbillats se posa sur le corps du tsarévitch, le loup bondit et saisit un corbillat. Le père corbeau le supplia de lâcher son petit. Le loup répondit :
- Ton corbillat, je le laisserai partir. Mais, avant, il faut que tu voles par delà vingt-neuf pays, dans le trentième royaume et que tu m'en rapportes une fiole d'eau vive et une fiole d'eau morte. Jusqu'à ton retour, ton petit restera avec moi.
Le corbeau partit à tire-d'aile. On ne sait au bout de combien de jours, on ignore au bout de combien de temps il revint avec les deux fioles pleines. Le loup prit alors le corbillat et le déchira en deux. Puis il rassembla les deux moitiés et les aspergea d'eau morte - le corps de l'oiseau se ressouda. Le loup l'aspergea d'eau vive - le corbillat s'ébroua et s'envola. Le loup gris remit la tête d'Ivan-tsarévitch sur ses épaules et l'aspergea d'eau morte. Le corps se ressouda aussitôt. Il l'aspergea d'eau vive et Ivan-tsarévitch bâilla, s'étira et dit:
- Oh, que j'ai dormi longtemps !
- Tu dis vrai, Ivan-tsarévitch ! Et sans moi tu dormirais encore. Sache que tes frères t'ont tué pour s'emparer d'Hélène-la Belle, du cheval à la crinière d'or, de l'oiseau de Feu. Monte vite sur mon dos, je vais te mener chez ton père. Parce que, aujourd'hui même, ton frère Piotr-tsarévitch doit se marier avec Hélène-la Belle !
Ivan-tsarévitch monta sur son dos et le loup gris l'emporta comme le vent jusqu'aux portes de la capitale du tsar Démian. Arrivés là, le loup gris dit :
- A présent, Ivan-tsarévitch, disons-nous adieu à tout jamais. Va vite, dépêche-toi de rentrer à la maison !
Et le loup gris disparut. Ivan-tsarévitch rentra dans la ville. Il vit les maisons de feuillages ornées, les rues où les oriflammes flottaient, les gens en habits de fête, toute la cité en liesse. Comme il demandait le pourquoi de ces réjouissances, on lui répondit :
- Aujourd'hui le fils aîné du tsar épouse la princesse Hélène-la Belle ! Ivan-tsarévitch pressa le pas. Aux abords du palais, un garde le reconnut et courut en hâte annoncer l'heureuse nouvelle au tsar son père. Mais le tsarévitch fut plus rapide que le garde. Le premier dans la salle il entra, à ses frères félons se montra. En le voyant, Piotr-tsarévitch fut pétrifié de stupeur, Vassili-tsarévitch manqua mourir de peur. Et pendant ce temps, Hélène-la Belle de table se levait, vers Ivan-tsarévitch venait, par la le prenait, devant le tsar Démian l'amenait :
- Voici celui qui m'a conquise, voici mon seul véritable promis-fiancé !
En apprenant la vérité, le tsar Démian entra dans une grande colère et chassa ses deux fils aînés hors de sa vue. On célébra en grande pompe le mariage d'Ivan-tsarévitch et d'Hélène-la Belle et ils vécurent tous sans tracas ni peines, gardant cœur en joie et maison pleine.

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7.Corbeaux, corneilles dans le folklore wallon

                         

 

Sagesse des dictons populaires

« La corneille, dit Jehan De Brie, crie pour an­noncer la pluie. Ce cri doit attirer l'attention du berger car il y distingue certains mots. »

Le matin, quand il va pleuvoir, la corneille prononce une sorte de cri comme « glaras! gla­ras! ».

« Si corneille a nid bas et merle haut Les beaux mois fondront en eaux

Si merle niche bas et corneille haut L'été sera sec et chaud »

« Signe de beau temps lorsque les corbeaux croassent le matin. »

Déjà, dans l'antiquité, les anciens observaient le vol des corbeaux et l'interprétaient pour pronostiquer le temps ou pour prononcer des oracles.

Les corbeaux ont en effet un sens très prononcé pour prévoir le temps. On raconte l'histoire d'un corbeau apprivoisé qui dormait immua­blement sous le porche situé au sud ouest d'une maison, et qui, à plusieurs reprises et sans raison apparente, transportait ses péna­tes du côté nord quelques heures avant l'arri­vée de fortes tempêtes venant du sud ouest. Théophraste prétendait que les corbeaux vo­lant haut en imit~nt le cri de l'épervier ou croassant désespérément indiquaient la pluie.

La corneille de clochers

On racontait, il y a une bonne centaine d'an­nées, qu'il y avait dans la tour de l'église Sainte Marguerite de Liège, une corneille qui, la nuit du vendredi Saint, allait pondre un œuf d'or dans le grenier d'un habitant de la paroisse. On expliquait ainsi certaines fortu­nes rapides et chacun se gardait de fermer cette nuit toutes ses fenêtres.

Une Sainte porte l'étrange nom de Corneille, elle était invoquée dans le nord de la pro­vince de Liège contre les épilepsies.

Présage

Un corbeau qui venait voler près de la maison était signe de mort.

Lors du tirage au sort, pour être en possession de toutes ses chances, le conscrit devait se lever de bonne humeur, il ne devait ren­contrer, en allant au tirage, ni vieille femme, . ni chien hurlant, ni pie jacassant, ni corbeau.

L'animal de compagnie de la sorcière

C'est bien sûr le corbeau. La sorcière vit géné­ralement seule dans un taudis infect, en com­pagnie d'un chat noir, d'une poule noire, d'un corbeau; on l'entendait parfois causer avec ces animaux comme si elle en recevait la ré­plique.

Extrait de :

Mémoires des Hautes Ardennes
Périodique Revue Trimestrielle
Mars 2006 * N° 91 * ( p.6 )
avec l'aimable autorisation de la Rédaction ( Mr.KEHL)

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8.Le roi des corbeaux

Il était une fois un homme vert comme l’herbe, avec un œil au milieu du front. Il avait trois filles très belles.
Un oiseau, grand comme un taureau, noir comme le charbon, se dit le Roi des Corbeaux et lui demande une de ses filles en mariage. Les deux aînées refusent, elles sont fiancées à des fils de roi. La cadette a dix ans, le père ne lui parle de rien.
Le lendemain, le père apprend le refus au Roi des Corbeaux. Celui-ci crève l’œil unique de l’homme. La cadette vient au secours de son père, apprend la demande du Roi des Corbeaux et veut bien l’épouser. En apprenant cela, le Roi des Corbeaux rend la vue au père.
Le lendemain, la fiancée est prête avec robe blanche, voile, bouquet, couronne. Une nuée de corbeaux préparent la cérémonie. Le Roi des Corbeaux est caché sous un grand linceul blanc. Un prêtre, venu on ne sait d’où, officie.
Après le mariage, les corbeaux emportent leur reine au pays du froid et de la glace. La petite Reine les remercie, entre dans un château. Lumières, feux ardents, table mise pour une personne.
La Reine va se coucher dans un lit aux rideaux d’or et d’argent. Au premier coup de minuit, avant d’entrer dans la chambre, le roi fait souffler la lumière.
- « Écoute, femme, j’étais roi chez les hommes. Un méchant sorcier nous a changés en corbeaux, mon peuple et moi. Mon épreuve finira grâce à toi. Mais tu n’as que dix ans. Tu deviendras vraiment ma femme dans sept ans. Garde toi d’essayer de me voir ou il arrivera un grand malheur. »
Le Roi des Corbeaux se dépouille de son plumage, se couche, met une épée nue entre la Reine et lui. Le lendemain, avant le jour, le Roi remet son plumage, reprend son épée, s’en va. Et ainsi, nuit après nuit.
La Reine s’ennuie à ne voir personne. Un jour, elle va se promener. Elle arrive au-dessus d’une haute montagne. Là, une femme lave du linge noir comme la suie.
- « Je vais vous aider ». La Reine plonge ses mains dans l’eau, le linge devient blanc comme
lait.
- « Tu as levé mon mauvais sort mais toi, tu n’as pas fini de souffrir. »
A sept ans moins un jour, la Reine ne résiste plus.
Elle cache soigneusement une lampe. Quand le Roi est endormi, elle sort sa lampe et voit un homme beau comme le jour. Un goutte d’huile chaude tombe sur le Roi, l’éveille.
- « Femme, tu seras cause de grands malheurs. Pars de ce château et que le Bon Dieu t’accompagne ».
Le sorcier emporte le Roi au sommet d’une montagne dans un île. Il l’enchaîne et le fait garder par un loup blanc et un loup noir. Le blanc pour le jour, le noir pour la nuit.
Au désespoir, la Reine sort du château, marche en pleurant. Elle va voir la vieille lavandière.
- « Tu m’as rendu service jadis, à mon tour de t’aider. Prends ces souliers de fer pour aller à la recherche de ton mari. Il se trouve enchaîné au sommet d’une montagne dans une île. Voilà une besace où le pain ne manquera pas, une gourde où le vin ne manquera pas. Voilà un couteau pour te défendre et aussi pour couper l’herbe bleue qui chante et qui brise le fer. Quand tes souliers se rompront, tu sera près de retrouver le Roi des Corbeaux.
Après de multiples péripéties, pendant trois années, sans jamais se décourager, la Reine cherche l’herbe bleu qui chante et qui brise le fer. Sans la voir, elle marche dessus. Ses souliers se rompent. Avec son couteau, elle coupe l’herbe bleue. Elle va au bord de la mer où un canot l’attend.
Elle arrive à l’île, escalade la montagne. L’herbe bleue chante, les loups s’endorment. La Reine les tue avec son couteau. Avec l’herbe bleue, elle touche la chaîne qui attache le Roi. La chaîne disparaît.
Le Roi se lève, fier et beau. Il appelle son peuple. Des nuées de corbeaux atterrissent sur l’île, se changent en hommes.
Des navires apparaissent. Ils rentrent tous au pays.


M-C.D.

 

D’après le Roi des Corbeaux, conte de Gascogne, recueilli par J-F Bladé, in Il était une fois, Gründ 1947.
Comme plusieurs contes de cette veine, il conjugue le thème du fiancé animal et celui de Psyché.
Réflexion générale: pourquoi la curiosité féminine est-elle à ce point stigmatisée ?

 

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